jeudi 23 octobre 2014

réflexion sur le costume de théâtre (suite)


Réflexion sur le costume

Quels renseignements un costume efficace véhicule-t-il?


Un costume qui « fonctionne » transmet à l’auditoire les renseignements dont ce dernier a besoin pour bien assimiler l'intrigue. Il répond aux questions suivantes :
  • Le personnage est-il masculin ou féminin?
  • Qui est le personnage et qu’est-ce qui le distingue de tous les autres?
  • Quel âge a-t-il?
  • Où vit-il, et à quelle époque? Dans le passé, le présent ou le futur?
  • Quel est son tempérament?
  • Quel est son rang social?
  • Quel est son gagne-pain?
Les costumes répondent aussi aux questions suivantes, à mesure que l’intrigue progresse :
  • Ce personnage est-il à sa place parmi les autres? Appartient-il à un gang, une équipe, un club dont tous les membres s’habillent de la même façon?
  • Est-il touché par un changement de climat ou d’heure ayant un effet sur lui?
  • Conserve-t-il le même statut social tout au long de la pièce, ou un changement dans sa condition doit-il se refléter dans le costume qu’il porte?
Où le concepteur de costumes doit-il chercher les réponses à ces questions?
Le ou la metteur(e) en scène est le premier interprète de la pièce. C’est lui ou elle qui décide de quelle façon l’histoire sera racontée. Le metteur en scène peut estimer, par exemple, que le grand thème de la pièce est la nature chaotique de l’existence, et que la production fera ressortir l’aspect sombre et menaçant de la pièce. Il demande alors aux concepteurs (des costumes et des décors – il s’agit parfois d’une seule et même personne – ainsi que du son et des éclairages) de travailler sur des couleurs, des textures, des formes, des volumes, des sons/musiques et des éclairages propres à créer le climat voulu sur scène. Le metteur en scène peut aussi choisir de raconter l’histoire de façon non réaliste, pour en donner une représentation plus stylisée (dans un style abstrait, appuyé ou excessif) afin de mieux mettre le thème en relief. Les concepteurs travaillent en étroite collaboration avec le metteur en scène pour s’assurer que leur travail reste dans les limites du concept de la production.
La principale source d’information du metteur en scène est le texte. Celui-ci procure inspiration et renseignements concrets à toute l’équipe de création. Le texte peut comporter des données élémentaires sur les personnages : « Louise, dix-huit ans, sœur cadette, vit dans un foyer de transition à Vancouver, fin du XXe siècle. » Les thèmes, l’intrigue, le ton et l’atmosphère découlent directement de l’histoire, qu’il convient évidemment de lire avec la plus grande attention. Le concepteur prendra bonne note des agissements de Louise, de ce qu’elle dit d’elle-même, de ce que les autres disent à son sujet. L’intuition, l’imagination, la formation et l’expérience du concepteur s’allient au dialogue pour éclairer ses choix relatifs aux costumes. Le concepteur doit suivre le périple de chaque personnage à travers l’histoire, et déterminer ce que chacun d’eux doit porter à tel ou tel moment.
Revoyons quelques-unes des questions fondamentales énoncées ci-dessus, du point de vue du concepteur...

Le personnage est-il masculin ou féminin?


Les concepteurs de costumes sont très attentifs à la façon dont les hommes et les femmes se sont vêtus à travers les âges. Dans la plupart des périodes de l’histoire, les deux sexes ont marqué nettement leurs différences par leur habillement. De nos jours, les tenues courantes pour hommes et pour femmes sont très semblables. Un homme et une femme portant tous deux un jeans, un blouson, un tee-shirt et des sandales auraient fait scandale à une autre époque. Mais aujourd’hui, la tenue unisexe est tout à fait admise. Jusqu’au milieu du quatorzième siècle, en Europe, les hommes comme les femmes avaient tendance à porter des vêtements longs et flottants. Puis les hommes ont commencé à porter des vêtements plus courts : le premier pas vers la tenue vestimentaire moderne venait d’être franchi. En Europe occidentale et, plus tard, en Amérique du Nord, les femmes n’ont jamais cessé de porter des jupes. Jusqu’aux années 1920, leurs jupes étaient plutôt longues; elles ont pris différentes formes à divers moments de l’histoire. Des termes comme vertugadin, taille Empire et tournure renvoient tous à des silhouettes féminines fort différentes les unes des autres.
Les costumes masculins n’ont guère changé depuis deux siècles, les différences les plus marquées se situant au niveau de la coupe et des divers types de cravates. Si vous remontez plus loin dans le temps, la tenue d’un aristocrate élisabéthain bien mis, par exemple, diffère considérablement de celle que porte l’homme d’aujourd’hui : le « costume » masculin était alors beaucoup plus coloré et moulait davantage certaines parties du corps, en particulier les jambes.
Quel est l’âge du personnage?
Les répliques et les faits et gestes du personnage, de même que la façon de bouger et de s’exprimer qu’adopte son interprète, sont autant d’indications sur son âge. Un costume soutient le travail de l’acteur par sa couleur, sa forme, sa rigidité ou sa souplesse. La coiffure, l’emploi d’une perruque, le type de maquillage et les accessoires s’allient au costume pour produire une impression et un « style » d’âge : jeune ingénue, jeune rebelle, vieux sage, personnage influent et dans la force de l’âge, etc. La longueur et la coupe du costume, et les accessoires qui l’accompagnent, sont parfois révélateurs des différences d’âge. Un jeune homme athlétique aura peut-être avantage à revêtir des tissus souples qui épousent le mouvement. Le costume d’un tel personnage pourra être coupé de manière à laisser paraître les muscles des bras ou à découper la silhouette. Un personnage de femme âgée, quant à lui, pourra être davantage couvert et porter des vêtements plus sombres, mettant moins l’accent sur les formes du corps et davantage sur le statut social : s’agit-il d’une duchesse? D’une professionnelle? D’une paysanne?
Où le personnage vit-il, et à quelle époque?
Habituellement, la conception d’un costume ancre fermement le personnage dans une période historique et dans un pays ou un lieu précis. Comme nous l’avons vu plus haut, la plupart des périodes privilégient des « allures » ou des formes caractéristiques. Le lieu peut aussi être défini par le climat, et le costume est parfois très utile pour déterminer la saison, l’heure, le temps de l’année et la météo un jour donné. Les vêtements de dessus et les accessoires comme les parapluies et les chapeaux peuvent être révélateurs des goûts, des modes, des époques, des statuts sociaux et des sexes, et de détails plus anecdotiques comme le temps qu’il fait.
Un concepteur de costumes doit connaître à fond l’art de la période qui l’occupe et la silhouette caractéristique de ladite période, ainsi que des costumes nationaux, tenues militaires, vêtements sacerdotaux, toges et autres vêtements distinctifs rattachés à cette époque. Certains détails des costumes comportent de nombreux liens culturels – le dessin caractéristique de la casquette d’un policier new-yorkais est très différent de celui du casque d’un « bobby » londonien ou du chapeau à larges bords d’un officier de la Police montée canadienne et pourtant, nous reconnaissons immédiatement en eux des agents de la paix de différents pays. Il incombe au concepteur de costumes de faire des recherches poussées sur les lieux, les périodes et les cultures spécifiques et sur leurs costumes.
Quel est le tempérament du personnage?


Un concepteur de costumes révèle le caractère du personnage par des choix bien précis : de couleur (vive, claire, sombre, terne, accrocheuse), de coupe (suggestive, sobre, élégante, en forme de boîte) et de tissu/texture (riche velours, mousseline vaporeuse, satin caressant, toile rugueuse, denim usé). Des matières comme le cuir, la fourrure, la soie, et des accessoires comme des talons aiguilles, des verres fumés ou un cigare sont tous porteurs de sens, et le concepteur de costumes peut s’en servir pour jouer de certains préjugés ou de certaines attentes – ou quelquefois pour les déjouer. Le costume peut indiquer comment le personnage désire être perçu, par contraste avec ce qu’il ou elle est réellement. Par exemple, l’auditoire peut rire du décalage entre la timidité ou la maladresse manifestes d’un personnage et l’image de sang-froid et d’élégance que celui-ci tente de projeter en portant des vêtements haute couture, mais cette opposition traduit directement le conflit intérieur du personnage en question.
En quoi l’emploi de la couleur influe-t-il sur les décisions relatives aux costumes?
La couleur est une variable intéressante. Non seulement certaines couleurs en particulier sont-elles associées à des émotions bien précises, mais elles influent aussi sur l’état affectif de l’auditoire : par exemple, un concepteur pourra chercher ou non à induire dans le public une sensation de « bleus à l’âme ». Les couleurs ont aussi des significations très différentes selon les cultures et les traditions. En Occident, les jeunes mariées portent traditionnellement du blanc, mais en Chine et dans l’est de l’Inde, elles sont le plus souvent vêtues de rouge. Dans le sud de l’Inde, le blanc est habituellement réservé aux femmes âgées. La lumière a aussi une incidence sur la couleur, et le concepteur de costumes avisé sait tirer parti des nombreuses possibilités offertes par les jeux d’éclairages pour produire des effets de chatoiement. La couleur peut aussi jouer un rôle important en attirant l’attention de l’auditoire sur un personnage en particulier. L’apparition de Juliette à son balcon tard le soir sera plus saisissante si elle est vêtue de façon telle que la lueur des torches se reflète sur elle et sur la pâleur de sa robe ou de sa chemise de nuit. Roméo sera alors tout à fait justifié de la comparer à un soleil levant qui annonce l’aube naissante.
Comment les costumes traduisent-ils le rang ou le statut social?
Les uniformes militaires, les habits sacerdotaux, les sarraus blancs des médecins ou les toges et les perruques des juges sont autant de costumes conçus pour distinguer leurs porteurs du commun des mortels. La couleur agit parfois de la même façon, comme dans la « pourpre royale » ou la blancheur d’une robe de mariée. Des indices plus subtils sur la situation financière du personnage sont fournis par la qualité du tissu et de la coupe.
Dans beaucoup de pièces, en particulier celles à caractère historique, les différences de statut social sont essentielles au conflit – les serviteurs contre leurs maîtres, le pauvre contre le riche, le rebelle contre le roi. Les membres de l’auditoire doivent pouvoir discerner les classes sociales et, parfois, les factions rivales à l’intérieur d’une même classe. Les domestiques attachés aux deux clans ennemis dans Roméo et Juliette doivent être immédiatement reconnaissables du public et pouvoir se reconnaître les uns les autres, tout comme les soldats de deux armées en guerre ou les joueurs de deux équipes de soccer qui s’affrontent. Les couleurs aident à distinguer les rangs et les factions, de même que les médailles, les bijoux, les armes, les chaussures et autres accessoires. Les poulaines, ces extravagantes chaussures à longues pointes relevées que portaient les courtisans à l’ère médiévale, véhiculent sans doute de nombreux messages mais un, surtout, saute aux yeux : « Je ne suis pas un travailleur manuel. »
Comment les costumes contribuent-ils à dépeindre l’évolution du personnage tout au long de la pièce?
Les pièces dépeignent généralement des situations intenses, des périodes de crise ponctuées de coups de théâtre, entraînant leurs personnages dans des contextes qui évoluent rapidement. Des fortunes changent de mains, des déguisements sont parfois requis, des idylles se nouent et parfois se dénouent, des batailles sont livrées, des couronnes sont usurpées ou recouvrées. Dans Death of A Salesman (« Mort d’un commis-voyageur ») d’Arthur Miller, le concepteur de costumes ne peut faire autrement que refléter la déchéance de Willy dans son aspect extérieur. L’action d’une pièce peut amener un personnage donné à subir de nombreux changements – d’âge, d’état de santé physique ou mentale, de statut social – et le costume devient un important indicateur de ces transitions.