vendredi 20 décembre 2013

Sur Jardinaria Humana de Rodrigo Garcia

Jardineria humana

Rodrigo Garcia, un théâtre de combat




"Je crois que le titre dit tout, n'est-ce pas ? Si on y pense bien, le titre suggère suffisamment de choses, et en exposer quelques-unes avec clarté serait détruire le mystère et le nombre de significations possibles.
Essayons cependant de synthétiser en quelques lignes l'idée du "Jardinage humain".
Fabriquer avec les hommes des "formes", comme les jardiniers le font avec les plantes.
Cette modification, domestication, soumission de la nature à des formes et des ordres artificiels me fait assez peur.
Je pense aux arbres plantés en file, "égayant" une avenue.
Ou aux arbustes avec des "belles" formes géométriques à force de taille et d'élagage.
Mais je pense également à la "taille" opérée par l'éducation et au terme "jardin d'enfants".
Et je pense à l'idée du jardinier comme "malfaisant", comme "manipulateur". Et bien sûr à quelques politiques.
Les similitudes sont sans fin.
Je pense aussi à la chirurgie esthétique. Aux corps humains manipulés par et pour la société de consommation, la mode, la publicité.
Avec un tel contenu j'espère formellement montrer un chaos qui fait peur. Qui paralyse pendant quelques heures. Mais qui, finalement, donne beaucoup à penser.
Je vois sur scène une catastrophe qui s'articule petit à petit. Où se mélangent des images vidéos d'opérations de chirurgie plastique et de jardiniers qui soignent les jardins de Versailles.
Je vois les corps des acteurs et des actrices luttant par moments pour conserver leur dignité et d'autres fois s'offrant aux pires traitements comme des victimes heureuses.
Que puis-je dire de plus sur ce thème, sur cette oeuvre à venir ?
Pour compléter cette information, allumez la télévision à n'importe quelle heure".

Rodrigo Garcia









"Dès que l'on s'exprime librement cela devient un scandale".
Rodrigo Garcia




Entretien avec Rodrigo Garcia.



"Jardinage humain", voilà un titre déjà évocateur pour cette nouvelle création ?

Il m'est difficile de parler de mes spectacles avant de les faire, parce qu'ils reposent beaucoup sur l'improvisation, le résultat peut être très différent de ce que je peux en dire avant. Je sais que Jardineria Humana va traiter de la globalisation, des modèles qui stéréotypent les conduites des hommes, qui contaminent jusqu'à ta vie privée.  Je prends cette idée de jardinage comme métaphore, les jardiniers sculptent la nature pour en faire des jardins…

Donc une nature domestiquée, finalement très peu naturelle…


C'est le parallèle entre la nature qu'on domestique et les hommes qu'on modèle également. De sorte qu'on peut parler de beaucoup de choses, de l'éducation, du social mais également des corps, pour moi cette implication physique est très importante. J'ai déjà en tête le travail sur la chirurgie esthétique, l'anorexie, ou encore la culture physique, la mode…

C'est également ce qui est au cœur de l'apprentissage chez l'enfant, dans les postures du corps, comment bien se tenir, ce qu'on apprend dans les jardins d'enfant…

Oui on peut dire cela. Mais je veux aussi qu'on puisse imaginer un système d'éducation plus libre. Il y a beaucoup d'options de vie mais la société n'en permet que peu. Il y a un consensus par rapport à ce phénomène. J'ai envie de le regarder d'une autre façon, comme par exemple pour le travail. En avoir est un bien. Mais il n 'y a rien de plus antinaturel finalement…

Aller contre le consensus, c'est peut-être ce que vous voulez dire dans cette affirmation :  "le théâtre est lieu d'affrontement".

Le théâtre est un lieu pour dialoguer. Mais il ne m'intéresse pas de dialoguer de façon pacifique. J'ai envie d'instaurer un autre dialogue, peut-être plus brutal. Historiquement le théâtre est un lieu ou l'on vient pour se détendre ou se cultiver. J'ai envie que le théâtre soit autre chose. Il peut montrer une autre réalité que la télévision.
Le théâtre reste donc un lieu de liberté relative, car c'est un artisanat qui a également ses contraintes économiques, de diffusion et de financements…

Oui cela existe mais je maintiens ma liberté d'expression totale. On peut me dire que mes spectacles sont difficiles à soutenir parce qu'ils posent des problèmes, et portent des contenus politiquement incorrects, qu'ils frisent parfois l'illégal. Mais jusqu'à présent je n'ai pas été censuré. Si on me dit me dit là tu va trop loin, il faut que tu retires ceci ou cela, moi je rentre chez moi.

Votre audience augmente, avez-vous le sentiment d'être aujourd'hui "à la mode" ?

Je sais ce que j'ai à faire, ce que je veux faire. Je le fais depuis longtemps, je me fiche d'être à la mode. J'ai 38 ans, cela fait beaucoup de temps que je travaille. L'argent ou le succès ne m'intéressent pas, et je ne me suis pas programmé de carrière. Mais si j'ai plus d'audience, cela va me permettre de faire venir plus de gens et de faire entendre mon propos, de continuer mieux encore à faire ce que je fais.

La violence et la crudité caractérisent vos pièces. Vous ne craignez pas que cela puisse désamorcer votre propos, contraindre le spectateur à se protéger en prenant de la distance ?

Je crois que la violence, ou la crudité de mes œuvres, ont des qualités poétiques. Comme dans Ikéa, une pièce où ce que je veux dire est très clair, sur la société de consommation, les rapports familiaux… et en même temps il y a une ouverture réelle sur la poésie. J'aime travailler sur cette forme de violence mais pour en faire surgir des images poétiques. Je souhaite que le public soit vraiment actif, qu'il se réapproprie tout cela. Et puis si mes œuvres étaient si violentes, si déstabilisantes, si choquantes que cela, il y aurait moins de gens à venir les voir, or il y a de plus en plus de monde !

Quelles limites vous fixez-vous ?

Que la forme soit violente, ou très douce, ou aseptisée ce n'est pas si important. Chaque idée doit avoir sa propre forme d'expression, et bien sûr chacun d'entre nous a ses propres limites.  S'il s'agit de se limiter en référence au public alors là non ! Si la question est de savoir si j'ai des limites, oui évidemment, comme chacun. Ce sont des limites totalement irrationnelles ou inconscientes.

Vous dites souvent que la violence de votre théâtre répond à la violence insidieuse de la société…

Ce qui me rend violent ou triste, c'est que dans la société dans laquelle je vis et bouge, tout le monde vit apparemment plutôt bien. Alors que partout ailleurs sur cette planète on s'entretue, on crève de faim… Vivre dans cette espèce de bulle ne me convient pas. La situation normale, la plus répandue, c'est le désastre…

Vos pièces sont également ancrées dans le quotidien et dans le familier…


Cela m'intéresse beaucoup de travailler à partir de l'environnement normal, naturel, sans évidemment chercher à faire un théâtre naturaliste. Il s'agit de développer une poétique à partir des éléments du quotidien, de l'environnement…

Il y a par exemple une présence continuelle de la nourriture, qu'on mange, triture, répand…

Oui. Dans Ikea par exemple il y a beaucoup de relations à la nourriture. Un rapport accentué particulièrement sur la mal-bouffe, la nourriture poubelle et tout ce qui sort en série, toutes ces boites qu'on trouve dans les supermarchés, tout ce qui est du quotidien. Je travaille particulièrement la relation des acteurs à ces objets de tous les jours. Elle peut être brutale, excessive, sale. Peut-être aussi que tout cela a une capacité métaphorique, attire l'attention et interpelle le public : regarde ce que tu manges et achètes tous les jours… Cela a à voir avec ce qu'on disait au début : trouver d'autres façons de vivre. Dans Ikea les acteurs se servent de ces objets comme si c'était la première fois, comme l'enfant sauvage Kaspar Hauser.

Votre théâtre interpelle, dans le face-à-face, et en même temps maintient la frontière entre la scène et la salle, même si vous invitez parfois le public à la franchir ? 

C'est une question très complexe et la réponse est également complexe, car cela touche au final à ce qui est essentiel au théâtre : comment ça communique, comment communiquer. Je me pose cette question par rapport aux oeuvres précédentes et également dans le travail que j'amorce maintenant. Avant je travaillais vraiment sur cette frontière nette, entre les acteurs sur scène et le public dans la salle. Je me suis fatigué de cela. J'avais l'impression de montrer un tableau et d'être plus proche de la peinture ou du cinéma que du théâtre. Depuis After Sun j'ai installé cette relation plus directe avec le public, sans que cela devienne quelque chose de trop festif. Je cherche plutôt une tension positive : à certains moments l'œuvre va vers le public, mais à d'autres moments il faut qu'elle se replie. Cette dialectique là est nécessaire, pour maintenir l'attention du public. Chaque pièce a son propre mode d'expression. Je ne cherche pas à  perfectionner un style. Mes opinions, mon état d'esprit change et mes oeuvres reflètent cela.

Comment d'autres metteurs en scène s'emparent des textes de l'auteur Rodrigo Garcia ?

Quand quelqu'un met en scène une de mes œuvres, je suis plutôt fier, que ce soit quelqu'un de confirmé ou un jeune élève. Il y a beaucoup d'auteurs qui suivent de près le travail des metteurs en scène pour voir ce qu'il advient de leur œuvre, moi je m'en fiche. Comme mes œuvres sont  très ouvertes, il n'y a pas de didascalies par exemple, cela donne une liberté de représentation. Pour le moment, c'est un jugement de valeur, je n'ai pas été vraiment surpris par les représentations que j'ai pu voir de mon travail. Je crois que mes œuvres, comme elles sont très ouvertes, peuvent piéger, car elles offrent de grandes libertés de représentation. Le piège étant peut-être de ne pas aller jusqu'au bout, de ne pas aller à l'essentiel.

Vous dites dans un texte : "J'ai longtemps soutenu qu'on ne s'exprimait pas pour une élite, que tout le monde pouvait assumer notre langage. Peu à peu, j'ai changé d'avis. Je crois que nous faisons un travail élitiste mais que cette élite n'est pas définie par son niveau d'études, ni par ses salaires…c'est une autre sorte de classement ?" De quel ordre ce classement ?

Pour moi c'est très clair : c'est d'abord une question de sensibilité.

Recueilli par Raymond Paulet (Traduction Céline Leroux)