jeudi 24 octobre 2019

Sur Léon l'Africain, personnage de Tous des Oiseaux

L'une des sources d'inspiration de la pièce réside dans la rencontre entre Wajdi Mouawad et l'historienne Natalie Zemon Davis qui a écrit un ouvrage sur Léon l'Africain, Hasan al-Wazzan, publié en France en 2011.

 On peut dire que Tous des oiseaux eut pour source première la rencontre d’un auteur québécois d’origine libanaise vivant en France, avec une historienne juive ayant contribué à faire connaître un diplomate musulman, converti de force au christianisme. On appelle cela une rencontre avec l’idée absolue de l’Autre. 
S’il faut nommer les événements conduisant au spectacle, il faudrait évoquer un premier rendez-vous dans un restaurant situé dans le hall des départs de l’aéroport international de Toronto, entre Wajdi Mouawad et Natalie Zemon Davis. Une amitié se noue, une correspondance et des entrevues régulières, à Toronto, Paris, Lyon, Nantes, Berlin, pendant lesquelles Wajdi Mouawad écoute tandis qu’elle raconte. 
Ces conversations ont comme fi l d’or le personnage de Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, sur lequel Natalie Zemon Davis a écrit un ouvrage, qui retrace la vie du diplomate, voyageur, historien de langue arabe, né à la fi n du XVe siècle, qui de retour d’un pèlerinage à la Mecque est fait captif par des corsaires chrétiens et livré au pape Léon X. 
Pour sortir de la prison, il se convertira au christianisme, prendra comme nom « Jean Léon l’Africain » et passera plusieurs années en Italie, où il s’initiera au latin et à l’italien, enseignera l’arabe et se consacrer à l’écriture, notamment d’une Description de l’Afrique.
 Le personnage subjugue tout en ouvrant des chemins à l’auteur Wajdi Mouawad, car il entre en résonance avec une histoire et une question qu’il porte depuis des années : comment devient-on son propre ennemi ? ou, pour le dire autrement, comment devient-on « oiseau amphibie » ?
 Il y a dans la religion musulmane une notion passionnante : celle de taqiya. Elle désigne la possibilité de dissimuler sa foi sous la contrainte, de ne pas la trahir malgré les apparences. Même si rien ne le prouve dans ses écrits de manière définitive, Al-Wazzân aurait pu y recourir. 

 D’une incubation de plus de sept années de cette matière immense, naît un récit aux ramifications aussi mystérieuses que le geste de l’écriture l’est lui-même. Car l’histoire surgit au moment où l’auteur l’appréhende le moins. Elle lui tombe dessus, ou plutôt ils tombent l’un sur l’autre. D’où le sentiment de rencontre. Une rencontre qui, très vite, agglomère une série d’événements, liés à des hasards, à première vue disparates, mais dont la conjugaison ouvre des fenêtres vers des horizons inattendus


Histoire reconstruite par Natalie Zemon Davis sur une solide base documentaire.
Hasan al-Wazzan a été capturé en 1518 lors d’un voyage sur un bateau le long de la côte nord-africaine, il était sans doute en train de retourner dans son pays, le Maroc, à la suite d’un « voyage de travail » au Caire ; en fait, il voyageait souvent en tant que diplomate à la cour de Fès. Le pirate espagnol qui avait conduit l’incursion contre le navire musulman (et non seulement contre celui-là) était le frère d’un cardinal, et il offrit son trophée à Léon X, pape Médicis (fils de Laurent). 

Natalie Zemon Davis compare ce « cadeau » à celui d’un éléphant blanc (nommé Hanno) fait par le roi du Portugal au pape Léon X quelques années auparavant, en 1514 (on trouve le témoignage de l’éléphant blanc dans les écrits et les peintures de l’époque). Cela me rappelle plutôt le cadeau d’un sauvage d’aspect particulier que les conquistadores avaient fait au roi de France Henri II en 1550 . Avec Léon l’Africain – Leone l’Africano, en italien, et ainsi nommé à Rome du temps de son séjour – le « poilu » Pedro Gonzales avait en commun au moins, mais certainement pas de la même manière, l’amour et la prédisposition pour la culture.

Originaire de Grenade, musulman, Leone-Hasan al-Wazzan s’était enfui de l’Espagne, enfant, avec sa famille en 1492, lors de la reconquista des rois catholiques espagnols. Au moment de sa capture dans les eaux méditerranéennes il avait entre 32 et 34 ans. C’était un homme cultivé ; avant de voyager en tant que diplomate, il avait travaillé comme notaire. De plus, il connaissait depuis son enfance le Coran par cœur. Au moment de la capture, il avait avec lui des manuscrits qui ensuite lui seront pris. Pendant une période assez courte il fut en prison au Château Saint-Ange à Rome ; là il fut catéchisé et ensuite il fut baptisé par le pape Léon X (qui lui imposa son nom) ; ses parrains furent spécialement choisis par son « maître » (en tant qu’ils étaient engagés dans la lutte contre l’islam). Il apprit l’italien et le latin, des langues qu’il connaissait probablement déjà un peu. Le baptême mit fin à son emprisonnement, et il devint un homme libre, mais cependant pas tout à fait.

Il écrit d’Afrique son « voyage » en Europe. Il s’agit donc d’un livre de voyage (d’écriture différée) de 900 pages, qui fit ensuite l’objet d’éditions et de traductions, jamais très fidèles, et d’études de la part de plusieurs chercheurs ; le dernier paraît juste avant la sortie du livre de Zemon Davis, à Paris en 2003 : Léon l’Africain.

Natalie Zemon Davis a lu la Descrittione dell’Africa sur le manuscrit de la Bibliothèque Angelica à Rome. Elle décrit son auteur en ces termes : « Ce portrait est celui d’un homme qui bénéficiait d’une double vision, menait de front deux mondes culturels, imaginait parfois deux publics, utilisait des techniques prises dans le répertoire arabe et musulman tout en y introduisant à sa façon des éléments européens » (p. 22).
La double vie de Léon l’Africain s’inscrit premièrement entre Afrique et Europe – où il passa neuf années – mais deuxièmement aussi entre islam et christianisme. Utilisant la dissimulation – selon toute vraisemblance – en s’abstenant de jugements, en gardant souvent ses distances, mais étudiant et observant toujours le monde qui l’entourait, Léon mûrit un grand équilibre entre points de vue différents qu’on ne peut expliquer uniquement en termes d’opportunité et de « dissimulation honnête ». En plus, tout cela arrivait à un moment où l’Europe avait commencé à se déchirer au nom de questions religieuses, tandis que le nord-est de l’Afrique n’échappait pas à de sanglants conflits fratricides. 

Lire le roman: Léon l'Africain par l'écrivain libanais Amin Maalouf