dimanche 22 décembre 2019

Le Thème de la surveillance dans Britannicus


 Pour concevoir la scénographie de Britannicus, il me semble important d'avoir en tête la thématique de la surveillance dans la pièce:


Britannicus est également dominée par la problématique de la surveillance. Dans la lutte pour le pouvoir qui oppose Agrippine à Néron, le droit de surveiller l’autre constitue un enjeu primordial :

« Albine
Quoi ! Tandis que Néron s’abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
Qu’errant dans ce palais, sans suite et sans escorte,
La mère de César veille seule à sa porte ? » [4][4]Britannicus, I, 1, vers 1 à 4.
Plus loin, Agrippine se montre explicite sur l’état de ses relations avec son fils :

« Agrippine
César ne me voit plus, Albine, sans témoins.
En public, à mon heure, on me donne audience.
Sa réponse est dictée, et même son silence.
Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens,
Présider l’un ou l’autre à tous nos entretiens.
Mais je le poursuivrai d’autant plus qu’il m’évite. » [5][5]Ibid., vers 118 à 123.

 La pièce relate l’histoire de l’affranchissement progressif de Néron. Le monstre naissant, échappant à la surveillance de sa mère, assoit son pouvoir en même temps qu’il met en place son propre système de surveillance, sur Agrippine, bien sûr, mais aussi sur Junie dont il est tombé amoureux et sur Britannicus, son rival et son frère. La grande scène de surveillance de l’Acte II que nous évoquons plus loin en est une étape majeure.


Dans l’ensemble de l’œuvre racinienne, les rapports entre les personnages sont marqués par une surveillance réciproque : les personnages tragiques sont en permanence à la recherche d’informations sur les sentiments, les intentions et les agissements des autres. Il s’agit même d’un enjeu vital : la sous-information ou la mésinformation du héros se trouve souvent à l’origine de l’erreur qui le conduit à la catastrophe : se surveiller et surveiller l’autre est donc impératif dans l’espace clos du lieu tragique. De ce point de vue, les confidents, « yeux et oreilles » de leurs maîtres, jouent un rôle décisif. En effet, la fureur qui s’empare des personnages tragiques a pour conséquence de les priver de la capacité d’observation des autres et du contrôle de soi : les confidents doivent assumer cette fonction à la place d’un maître dont les perceptions sont altérées.

Dans Britannicus (I, 4), Narcisse, dépositaire de la confiance de Britannicus, est investi d’un rôle de surveillance. Mais il trahit son maître en lui rapportant de fausses informations alors que c’est à Néron qu’il confie ses secrets. Narcisse est donc un faux confident. Il n’est d’ailleurs même pas le confident de Néron puisque seul son propre intérêt le guide. Il est une sorte d’agent double et, son nom l’indique bien, il n’est pour les personnages qui l’entourent qu’une image, un reflet trompeur.
 Si la surveillance peut s’inscrire au cœur de l’intrigue ou constituer le ciment d’un système complexe de rapports entre les personnages, elle est aussi favorisée par la caractérisation du lieu racinien. Cet espace n’est pas seulement, comme l’exigent les règles poétiques, un lieu unique et unifié : il est aussi un lieu clos et cette clôture est propice à la surveillance. 

Dans Britannicus, Junie évoque le fait que les murs puissent « avoir des yeux » et Phèdre croit que bientôt les murs « vont prendre la parole ».
La scène II, 8 de Britannicus, dans laquelle Néron surveille Junie est la grande scène de surveillance racinienne. Elle se justifie tout d’abord comme stratagème politique : le destinataire de ce piège est Britannicus. Le pouvoir surveillant s’exerce indirectement, à l’insu de la victime, et son efficacité est double : évincer un rival tout en restant à l’abri de son éventuelle rébellion. La surveillance tisse autour de Junie une prison invisible et mentale dont elle ne peut se défaire. Paralysée, glacée, elle est aliénée par le regard qui se porte sur elle. L’espace aussi s’en trouve modifié :
 « Junie
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance :
Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux ;
Et jamais l’Empereur n’est absent de ces lieux. » [16][16]Britannicus, II, 6, vers 712-714.
 
La valeur très particulière que revêt le regard chez Racine explique la violence de cette oppression : chez Racine, le regard ne peut pas mentirIl est un langage à part entière, plus vrai que la parole. Il a valeur de vérité et d’évidenceLe regard parle et entend les sentiments cachés : « Néron. – J’entendrai des regards que vous croirez muets » [19][19]Britannicus, vers 682.. Bien plus que la bouche, les yeux sont les révélateurs et les reflets de l’âme, comme en témoigne l’inquiétude de Junie :
 « Junie
Moi ! Que je lui prononce un arrêt si sévère !
Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m’obéir. » [20][20]Ibid., vers 675 à 678.
 
La prison mentale créée par Néron est une prison de regards qui s’appuie sur un jeu de miroirs, comme le souligne ce vers : « Néron. – Madame, en le voyant, songez que je vous vois » [21][21]Ibid., vers 690..

L’image de Britannicus renvoie au regard de Néron mais dans ce jeu de miroir intervient aussi le spectateur, à la fois témoin et acteur de la scène. Parfaitement cohérents du point de vue intra-scénique, les très beaux vers de Junie cités plus haut (« Vous êtes en des lieux… ») rappellent en effet la théâtralité du dispositif et résonnent comme un trait d’ironie.
On peut considérer que la scène racinienne est surveillée par trois regards : celui du Roi, celui de Dieu et celui du spectateur sur qui s’opère l’effet cathartique.
28 La surveillance extra-scénique la plus évidente et la plus concrète est celle d’un spectateur privilégié : le Roi. Aucune censure ne s’est effectivement exercée sur l’œuvre de Racine : du moins n’en trouvons-nous pas de trace. Néanmoins, le regard du Roi, aussi tolérant soit-il, pèse d’une manière ou d’une autre sur l’œuvre théâtrale. Les premières pièces de Racine sont écrites pendant la querelle du Tartuffe et jouées d’abord devant le Roi et sa cour. Elles font parfois référence à cette situation, de manière plus ou moins détournée, et les allusions à l’hypocrisie des courtisans ne sont pas rares, comme en témoignent ces vers de Britannicus : « Burrhus. – « Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage / Sur les yeux de César composent leur visage » [22][22]Britannicus, V, 5, vers 1635 et 1636.. Derrière la dénonciation d’un travers commun à la cour, s’énonce une vérité plus large sur la position qui est aussi celle du poète Racine : être sous les yeux du Roi. En un sens on peut donc dire que l’écriture racinienne s’élabore sous surveillance.