vendredi 15 janvier 2016

Interview de Vinaver à propos de l'art dans Par-dessus Bord



Quand l’art s’emballe
Le théâtre total
Gérald Garutti : Du free jazz au théâtre total, comment l’art joue-t-il dans Par-dessus bord?

Michel Vinaver
J’ai pris tout ce qui traînait. À l’époque, le théâtre total transgressait la séparation public / plateau. Parce que ça traîne,
je le prends et le colore d’une façon carnavalesque. Je prends, mais je n’adhère pas. Je n’adhère pas à l’idée que la frontière devienne poreuse entre danse et théâtre.

G. G. Qu’est-ce que le théâtre total ?
 
M. V.
C’est le théâtre qui annexe danse, musique, opéra, et devient une forme totale, voire totalitaire. La pièce porte un regard sur les ambitions prométhéennes déclenchées à partir du Living Theatre . Pas de limites.
Le théâtre est tout, fait tout.

G.G À preuve l’hétérogénéité voulue de la pièce.

M. V.
Je voulais tout y faire entrer. Une chose vaut par son opposition :free jazz/peinture classique.Free jazz et happening

G. À l’époque, l’art s’emballait.

M.V.
En effet. Dans les happenings, qui me fascinaient, le processus de création s’emballait, avec pour seul cadrage le minutage des actions : ça durera, disons, trois minutes. Sans thème prescrit. Le happening marque la fin d’un parcours où s’inscrit Dehaze, qui, par sa peinture, se relie à des siècles de tradition: Praxitèle, Phidias... De même pour
le free jazz. Le jazz, avec Alex, s’est emballé, s’est libéré de la cadence –de « cadere »,ce qui tombe et permet d’aboutir. Or le happening n’aboutit pas. Il s’arrête parce que les trois minutes se sont écoulées.
La musique d’Alex donne la même impression.

G. G.Comme s’il n’y avait plus de mesure, de nombre – l’axe du temps,selon Aristote. Le free jazz est hors mesure. Le théâtre total éclate  les frontières entre les arts.



M. V. Chez Dubuffet, la frontière s’efface entre un personnage et le paysage qui l’entoure. Chez Tinguely, il n’y a plus de séparation  entre art et mécanique. Ses machines ne servent à rien. Yves Klein trempe les filles dans la peinture et les plaque contre le mur. Enfin, c’était cette époque-là, où de tous côtés les coutures sautaient.
Cela dit, les formes artistiques actuelles ne font plus que répéter  les formes extrêmes déjà présentes au moment de
Par-dessus bord. Comme si cet emballement de l’art ne pouvait pas aller beaucoup plus loin. Aujourd’hui, on pourrait même parler d’une restauration molle : retour à la figuration, à des formes consensuelles... Les grandes révolutions, free jazz ou sérialisme, sont entrées dans un grand tout,  qui a perdu l’acuité des contours.

G. G.Le moment de  Par-dessus bord est-il celui d’une libération de l’art ?

M. V. D’une étape de la libération, commencée bien avant. Avec les impressionnistes. Avec Cézanne.
 
G. G.Mais l’art des années 1960 connaît une diffusion de masse.

M. V. Cet élargissement n’a pas été très loin. Le champ de la télévision est peu affecté par les surréalistes, Duchamp, Dubuffet. Ça reste relativement comprimé et limité. Les débris des avant-gardes affectent sans doute la façon dont l’art de masse se colore. Mais cela reste  très partiel. Yves Klein atteint des enchères énormes. Pour autant, s’est-il
installé dans la perception des gens ?Une écriture libre

G.G.Dans quelle mesure l’écriture de Par-dessus bord était-elle en résonnance avec cet emballement de l’art ?

M.V.Par la permission que je me donnais de la discontinuité. De ne pas raconter une histoire, de donner des fragments d’une histoire, sans qu’ils se raccordent nécessairement. D’entrelacer situations, temps et lieux dans un même tissu verbal. D’échapper à l’enchaînement  des causes et des effets. De mettre tout le poids dans ce qui advient à l’instant même où la parole est prononcée, sans qu’il y ait l’obligation que ça se relie à ce qui a été ou à ce qui sera. Au moment de l’écriture,je crois que j’ai essayé de le dire, ça.

Cinquième entretien, Art, décembre 2007

Cet interview peut servir de base à un approfondissement sur les rapports entre le théâtre de Vinaver et l'art contemporain en peinture et en musique. Comment Vinaver essaye de produire au théâtre un renouvellement formel qu'il trouve dans les autres arts?