jeudi 23 janvier 2014

Boutades de Feydeau



Certains maris ne sont bons qu'à être cocus, et encore faut-il que leurs femmes les aident.

Dans n'importe quel ménage, quand il y a deux hommes, c'est toujours le mari qui est le plus laid.

Il n'y a pas un drame humain qui n'offre quelques aspects très gais..

Le mariage est comme une partie de baccarat: tant que vous avez de la veine, vous gardez la main.

Le mariage est l'art difficile, pour deux personnes, de vivre ensemble aussi heureuses qu'elles au
raient vécues seules,chacune de leur côté.

Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbéciles!

Si les maris pouvaient laisser leurs femmes avoir un ou deux amants pour leur permettre de comparer, il y aurait beaucoup plus de femmes fidèles.

Feydeau: comédie/tragédie

Comédie


Le projet Feydeau de cette saison est un rendez-vous avec le public par delà la très curieuse réputation de l'auteur aujourd'hui. On monte volontiers ses grands vaudevilles mais il existe très peu d'études sur lui et l'on prend souvent un petit air entendu pour signifier que tout compte fait Feydeau ne serait pas si drôle que ça, pas si recommandable intellectuellement, et que sa " réhabilitation " n'est pas à l'ordre du jour.

Qu'est-ce qui dérange chez Feydeau ? Et si c'était le rire qu'il déclenche parce qu'il est "incorrect", sans que l'on puisse dire en quoi.

Qu'il s'appuie sur une situation ou bien sur les mots, il s'agit d'un rire primitif, simple, en cela quasi mécanique, différent de l'humour actuel mais très proche du rire des premiers films muets (Chaplin, Keaton, Linder). On rit ici presque à son insu et on s'en veut quelque fois de l'avoir fait ! La force de Feydeau est dans ce " piège " qu'il nous tend sans que nous nous en rendions compte. Pourquoi regret ou honte ? C'est ça qu'il faut comprendre.

De qui se moque-t-on ? De personne ! Feydeau montre simplement que le décalage de la vie par le théâtre fait rire celui qui s'en croit extérieur ! Si ce qui est dramatique ne peut faire l'objet d'une vraie question, alors ça ne peut être que risible ! La vie ramène le couple à des histoires de pot de chambre, de purgation, de fausse grossesse, de clef perdue, de malentendu... Est-ce qu'on peut sortir de ça ? Est-ce vrai pour tout le monde ? Est-il possible que le fait d'en rire soit la réponse ? Rire ! Irrépressible dans un premier temps puis honteux ou franchement censuré dans un deuxième temps.

Quel est le sens du comique quand on sort de la farce , c'est-à-dire d'une chose drôle qui ne soit pas que drôle, d'un rire qui n'est pas que lui-même et pourtant dont rien ne dit que c'est autre chose, un rire sans avertissement et sans mode d'emploi qui le rendrait plus correct. Alors peut-être se rapproche-t-on d'une définition moderne de la comédie, " mêlant inextricablement la douleur de vivre et le dérisoire, nous invitant à rire de cette autre défaite qu'est la vie "


Tragédie

On connaît mal la vie de Feydeau et il en sera ainsi tant que ses descendants refuseront de communiquer les documents qui la concernent. Mais curieusement, dans la dernière partie de sa vie, Feydeau a écrit un théâtre qui pourrait lui tenir lieu de biographie. A travers les avatars de ses personnages, l'homme Feydeau nous parle de lui. Il ne nous raconte pas les détails plus ou moins dramatiques ou sordides de sa vie, mais bien ce qu'au fond a été sa vie, c'est à dire sa relation au théâtre, qu'on pourrait résumer par deux propositions paradoxales :

- le théâtre "venge" la vie ! (cf. Pirandello), il nous permet d'en rire,
- mais en même temps, la vie est un théâtre dont on ne peut pas sortir.

Il y a une sorte de cercle vicieux entre la vie et le théâtre qu'elle nous oblige à jouer, il n'y a pas d'échappatoire au théâtre de la vie.

Feydeau a vécu ce paradoxe, pour le meilleur et pour le pire.
Bien qu'elles demeurent résolument écrites pour faire rire, ces dernières pièces en un acte contiennent en germe les éléments d'un tragique quotidien que Maeterlinck définissait comme : "bien plus réel, bien plus profond, et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures (...) Il s'agirait plutôt de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le seul fait de vivre".

En ce sens, la péripétie ou le coup de théâtre, outils traditionnels du vaudeville, sont le contraire du hasard, l'expression d'une nécessité retardée, une tentative d'évasion toujours impossible. On peut y lire les caractéristiques d'un tragique très moderne parce que totalement imprévisible et incontrôlable.

Monter Feydeau c'est chercher, sur ce plan, à lui témoigner toute notre solidarité.

Laurent Caillon
Décembre 2000

Les misères du couple Feydeau



Le couple Feydeau
Nous connaissons mal la vie privée de Feydeau, et il en sera ainsi jusqu'à la publication - improbable - de lettres hypothétiques. Ses descendants semblent n'avoir rien conservé qui touche à ce domaine intime.
En l'absence de documents, nous devons nous en tenir strictement aux faits et à l'œuvre.
Indiscutablement, Feydeau (malgré ses penchants volages abondamment manifestés dans sa jeunesse) a fait un mariage d'amour. Fort belle, intelligente, toujours souriante et, d'après certains témoins, très indulgente et compréhensive, Marianne Carolus-Duran a mérité cet amour, - partagé semble-t-il -pendant de nombreuses années, au moins jusqu'à la naissance de Jean-Pierre, en 1903.
En 1898, Sacha Guitry notait : "Cette famille est l'image du bonheur"!
Compagne des débuts difficiles, Marianne a certainement sa part dans la persévérance acharnée de son époux, qui devait finalement le mener au succès. De ce succès, elle a recueilli les fruits, notamment sur le plan du confort matériel, toujours important pour une maîtresse de maison.
Par la suite, les erreurs financières de Georges qui ont entraîné certaines catastrophes, la vie libre qu'il a toujours prétendu mener, n'ont pas manqué de créer dans le ménage des troubles sans cesse grandissants. Imaginons d'ailleurs quel peut être l'état d'esprit de cette jeune femme, qui passe le plus clair de ses soirées et de ses nuits à attendre le retour du noctambule impénitent !
De son côté Feydeau, comme tout écrivain, a besoin chez lui de silence et de concentration- et il supporte assez mal la turbulence de quatre petits enfants. Les scènes vont bientôt éclater, à propos de tout et de rien :
"C'est moi, dit Jacques Feydeau, qui ai été le héros de On purge Bébé."
Et les choses se sont passées à très peu de choses près comme dans la pièce.
Sur le mode mineur au début, les querelles vont devenir plus graves, épuisantes et lassantes à la longue, et Feydeau avouera à ses proches: "Vraiment, je n'étais pas fait pour le mariage !"
Il éprouve certainement beaucoup d'amertume et de souffrance intérieure à constater l'échec de cette union si joliment commencée et ses dernières comédies, quoique toujours gaies, porteront l'empreinte de cette peine...
En septembre 1909, après une querelle plus violente que les autres, Feydeau s'enfuit de chez lui, emportant un peigne, une brosse à dents et un pyjama, et se réfugie à l'hôtel Terminus, près de la gare Saint-Lazare. A plusieurs reprises, il reviendra rue de Longchamp pour quelques jours, sous prétexte de
prendre des affaires. Mais la rupture avec Marianne sera désormais consommée et l'appartement 189 du Terminus restera pendant dix ans le véritable logement du vaudevilliste.
Jacques Lorcey 



Chronologie du couple Feydeau
1889 14 octobre, mariage de Georges Feydeau avec Marianne Carolus-Duran, fille du peintre portraitiste.
1890 Naissance de leur premier enfant : Germaine.
1892 Naissance de Jacques, qui travaillera dans la banque comme son grand-père et écrira des comédies comme son père. Il meurt le 26 février 1970.
1900 Naissance de Michel, son troisième enfant.
1903 Naissance de Jean-Pierre, scénariste et dialoguiste de films, mort en septembre 1970.
1908 15 novembre, Feu la mère de Madame. Pièce en un acte.
1909 Séparation du couple Feydeau.
1910 12 avril, On purge bébé. Pièce en un acte.
1911 9 décembre, Léonie est en avance. Pièce en un acte.
1914 Procédure de divorce.
1916 Le divorce est prononcé. Feydeau a tous les torts.
1919 En octobre, Jacques et Michel, ses fils, installent Feydeau dans une maison de repos à Rueil-Malmaison. Il y finira sa vie, alternant périodes de mutisme et crises violentes.
1921 Feydeau meurt à Rueil-Malmaison, il est enterré le 8 juin au cimetière Montmartre

Feydeau: Comment je suis devenu vaudevilliste...



"Comment je suis devenu Vaudevilliste"
Il est plus facile d’être vaudevilliste que d’expliquer pourquoi on l’est. Néanmoins, je vais essayer. Il faut vous dire que j’y suis contraint. Le Matin m’avait prié de lui fournir un article à ce sujet. Il fallait parler de moi. Toute modestie à part, c’est toujours très gênant de parler de soi. On est, dans notre métier surtout, si accoutumé aux traîtrises qu’on en arrive à se méfier de soi-même. Je venais pour m’excuser et me défiler, mais il arriva que, bientôt, je me trouvai enfermé dans un cabinet, confortable il est vrai, et congrûment éclairé, et, à travers la porte close, j’entends une voix me crier “Je ne vous rendrai votre liberté que contre le papier promis..."Je reconnus la voix de celui qui parlait ainsi, un tyran irréductible, et je dus reconnaître en même temps qu’en effet je l’avais promis, ce papier sur ma vocation. C’est presque du vaudeville. C’est parfait. Ainsi je m’exécute, d’autant plus que j’ai hâte d’être libre. Ô liberté !... Enfin... Comment je suis devenu vaudevilliste ? C’est bien simple. Par paresse. Cela vous étonne ? Vous ignorez donc que la paresse est la mère miraculeuse, féconde du travail. Et je dis miraculeuse, parce que le père est totalement inconnu. J’étais tout enfant, six ans, sept ans. Je ne sais plus. Un soir on m’emmena au théâtre. Que jouait-on ? Je l’ai oublié. Mais je revins enthousiasmé. J’étais touché. Le mal venait d’entrer en moi.
Le lendemain, après n'en avoir pas dormi de la nuit, dès l’aube je me mis au travail. Mon père me surprit. Tirant la langue et, d’une main fiévreuse, décrêpant mes cheveux emmêlés par l’insomnie, j'écrivais une pièce, tout simplement.
— Que fais-tu là ? me dit mon père.
— Une pièce de théâtre, répondis-je avec résolution.
Quelques heures plus tard, comme l’institutrice chargée d’inculquer les premiers éléments de toutes les sciences en usage —une bien bonne demoiselle, mais combien ennuyeuse ! —venait me chercher.
— Allons, Monsieur Georges, il est temps.
Mon père intervint :
— Laissez Georges, dit-il doucement, il a travaillé ce matin. Il a fait une pièce. Laissez-le.
Je vis immédiatement le salut, le truc sauveur. Depuis ce jour béni, toutes les fois que j’avais oublié de faire mon devoir, d’apprendre ma leçon, et cela, vous pouvez m’en croire, arrivait quelquefois, je me précipitai sur mon cahier de drames. Et mon institutrice médusée me laissait la paix. On ne connaît pas assez les ressources de la dramaturgie.
C’est ainsi que je commençai à devenir vaudevilliste.
Puis je continuai.
Au collège, à Saint-Louis, j’écrivis des dialogues héroïques et crépitants, mais, comme le pion me les chipait à mesure et que je n’ai pas gardé le moindre souvenir de ces chefs-d’œuvre scolaires, je n'en parlerai pas davantage. Cependant, j’étais dès ce moment, animé d’une violente ardeur pour le théâtre.
C’est plus tard, au régiment, au 47° de ligne, s’il vous plaît, que j’écrivis ma première grande pièce Tailleur pour dames. Saint-Germain et Galipaux y tenaient les rôles principaux. Ce fut un succès.
Je me rappelle qu’à la sortie de Tailleur pour dames, ayant rencontré Jules Prével, celui-ci me dit d’un ton que je n’oublierai pas "On vous a fait un succès, ce soir, mais on vous le fera payer." Jamais homme n’avait parlé avec autant de sagesse et de vérité. Cependant je remarquai que les vaudevilles étaient invariablement brodés sur des trames désuètes, avec des personnages conventionnels, ridicules et faux, des fantoches. Or, je pensai que chacun de nous, dans la vie, passe par des situations vaudevillesques, sans toutefois qu’à ces jeux nous perdions notre personnalité intéressante. En fallait-il davantage ? Je me mis aussitôt à chercher mes personnages dans la réalité, bien vivante, et, leur conservant leur caractère propre, je m’efforçai, après une exposition de comédie, de les jeter dans des situations burlesques.
Le plus difficile était fait, il ne restait qu’à écrire les pièces, ce qui, pour un bon vaudevilliste, vous le savez, n’est plus qu’un jeu d’enfant. Ai-je réussi ? En doutant, je montrerais de l'ingratitude envers le public qui m’a prodigué ses applaudissements, et qui a ri quelquefois de bon cœur, quand ma seule intention était de lui plaire et de le faire rire autant qu’il est possible.
Mais ce sont les lettres, venues de partout, qui vous affirment, à vous-même, la gloire que vous rêvez. Et j’en ai reçu. Combien ! Une, tenez. Un jour, un monsieur qui signait J.B. m’écrit de Bordeaux, m’appelant "cher maître" et vantant, avec mon goût très sûr, mon esprit délicat et mon talent immense. Ce sont ses propres termes. Il m’envoyait en même temps un manuscrit. Une pièce prestigieuse d’esprit, affirmait-il, sur laquelle il demandait mon avis, par politesse, en m'offrant d’être son collaborateur. La pièce dépassait les bornes du permis en fait d’idiotie. Je la renvoyai à son modeste auteur avec mes regrets. Or, moins d’une semaine après, je reçus de mon correspondant bordelais une lettre furieuse. Il me traitait des pieds à la tête, et il terminait par ces mots d’une exquise urbanité : "Et puis je vous em...!" A quoi je répondis avec sérénité : "Plus maintenant, cher Monsieur, j’ai fini de lire votre pièce."
Ce fut tout, mais c’était la gloire.
 Georges FEYDEAU